Razer au CES 2026 – Entre innovation matérielle et virage stratégique vers l'IA

Lors de l'édition 2026 du CES de Las Vegas, The Verge a organisé un enregistrement en public de son podcast Decoder, invitant Min-Liang Tan, le PDG de Razer. Cet entretien a permis de détailler la nouvelle stratégie de l'entreprise, résolument tournée vers l'intelligence artificielle, malgré les controverses et les inquiétudes palpables au sein de la communauté des joueurs.

Si la devise de la marque a toujours été “For Gamers, By Gamers” (Pour les joueurs, par les joueurs), cette interview révèle un dirigeant qui semble non seulement déconnecté des attentes réelles de sa communauté, mais qui s'engage dans une fuite en avant technologique aux implications éthiques douteuses. Le point le plus alarmant est la légèreté avec laquelle il défend le “Projet Ava”, cet hologramme d'anime “waifu” destiné à trôner sur les bureaux. En choisissant de l’alimenter avec Grok (l'IA d'Elon Musk, actuellement embourbée dans des scandales de pornographie deepfake) Razer fait preuve d'un manque de discernement flagrant.

Lorsque le journaliste Nilay Patel soulève les risques psychosociaux bien réels (attachement émotionnel, solitude, dérives), la réponse de Tan est désinvolte, voire méprisante. Il compare une intelligence artificielle générative capable de conversation complexe à un Tamagotchi. Il ignore donc délibérément une année entière de documentation sur les dangers de la dépendance aux chatbots. Prétendre se soucier de la sécurité tout en s'associant à l'IA la moins régulée du marché relève soit de l'incompétence, soit de l'hypocrisie.

Plus cynique encore est l'approche commerciale. Razer accepte des réservations payantes (20 $) pour ce projet Ava, alors même que le PDG admet ne pas connaître les spécifications finales, le modèle définitif, ni même la date de sortie. C'est la définition même du vaporware. Razer demande à ses fans de financer un concept ambigüe, transformant sa clientèle fidèle en bêta-testeurs payants pour une technologie dont il avoue lui-même ne pas savoir si elle sera “la pire idée possible”.

Le décalage est total. Alors que les sections commentaires des réseaux sociaux de Razer hurlent leur rejet de l'IA générative (le fameux “slop” ou contenu poubelle), Tan annonce un investissement massif de 600 millions de dollars dans ce domaine. Il tente de justifier cela par des outils d'aide aux développeurs, mais présente en parallèle des casques à caméras (Projet Motoko) dont l'utilité réelle (demander son chemin dans un aéroport à ChatGPT) semble dérisoire face à la complexité technique et au coût.

Enfin, il y a une ironie amère à l’entendre se plaindre de la hausse des prix de la RAM et des GPU qui rendent les ordinateurs portables Razer inabordables. Il déplore une situation (la bulle spéculative de l'IA) qu'il contribue activement à alimenter avec ses propres investissements et son battage médiatique au CES. Il semble avoir oublié que ses clients veulent du matériel performant et fiable, pas des abonnements mensuels pour discuter avec un hologramme dans un bocal. En poursuivant cette chimère de l'IA à marche forcée, la marque risque non seulement de diluer son identité, mais de s'aliéner définitivement la communauté qui a fait son succès.

Romain Leclaire sur Piaille.fr