L’IA et la fin du trafic web – Les médias doivent se réinventer

Le paysage numérique change et pour les médias traditionnels, le sol est en train de se dérober sous leurs pieds. Pendant plus de vingt ans, la méthode était de publier du contenu, optimiser le référencement et attendre que Google envoie des vagues de lecteurs. Ce modèle, souvent qualifié d'ère du trafic, touche visiblement à sa fin. Une transformation radicale est en cours, forcée par l'avènement des résumés générés par l'intelligence artificielle et l'évolution des habitudes de consommation.
Le constat est sans appel. Les dirigeants de médias du monde entier anticipent une chute vertigineuse du trafic web. La crainte dominante est que les références issues des moteurs de recherche s'effondrent de 43% au cours des trois prochaines années. Ce n'est pas seulement une projection pessimiste, c'est une réalité qui a déjà commencé à mordre. Les données de Chartbeat, analysant plus de 2 500 sites d'actualités, révèlent que le trafic provenant de Google a déjà plongé de 33% à l'échelle mondiale en une seule année, un chiffre encore plus élevé aux États-Unis.
La cause principale de ce séisme est technologique. L'intégration des “AI Overviews” de Google, ces résumés générés par intelligence artificielle qui apparaissent en haut des résultats de recherche, modifie fondamentalement le comportement de l'utilisateur. Pourquoi cliquer sur un lien pour lire un article si la réponse s'affiche directement sur la page de recherche ? Ce phénomène affecte particulièrement les contenus liés au style de vie, aux célébrités et aux voyages. En revanche, les publications traitant de l'actualité chaude et du reportage en direct semblent, pour l'instant, bénéficier d'une meilleure protection contre cette cannibalisation algorithmique. Bien que les renvois de trafic depuis des chatbots comme ChatGPT soient en croissance, le rapport les qualifie encore d'erreur d'arrondi négligeable par rapport aux pertes massives subies via Google.
Face à cette hémorragie d'audience, les salles de rédaction ne restent pas passives et opèrent un pivot vers la vidéo et l'incarnation de l'information. Si le texte ne suffit plus à capturer l'attention, il faut aller chercher le public là où il se trouve, c'est-à-dire sur TikTok et YouTube. Une écrasante majorité des responsables médias interrogés prévoit d'encourager leurs journalistes à adopter les codes des créateurs de contenu cette année.
Cette “tiktokisation” du journalisme marque un changement culturel profond. Trois quarts des gestionnaires de médias affirment qu'ils inciteront leur personnel à se comporter davantage comme des créateurs d'ici 2026. L'idée est de transformer le journaliste, autrefois simple signataire d'un article, en une personnalité capable de fédérer une communauté par la vidéo et l'audio. De plus, la moitié des médias prévoient de nouer des partenariats directs avec des influenceurs externes pour distribuer leur contenu. Ce mouvement dépasse d'ailleurs la sphère médiatique, puisque même les politiques tentent désormais de contourner les médias traditionnels pour atteindre la génération Z via des influenceurs.
Nous entrons dans une période de grande incertitude. Les éditeurs craignent que les chatbots ne créent un mode d'accès à l'information si pratique qu'il laisserait les marques d'information et les journalistes sur la touche. C'est la fin de la course au clic facile. En réponse, les entreprises se détournent de la volumétrie pure pour privilégier des modèles d'abonnement, cherchant à bâtir une relation directe et financièrement viable avec leur audience plutôt que de dépendre des caprices d'un algorithme.
Pourtant, tout n'est pas perdu pour le journalisme de qualité. Les plateformes technologiques ne détiennent pas toutes les cartes. Dans un monde saturé d'informations synthétiques, la confiance, l'analyse experte et la nuance humaine restent des valeurs refuges. Une bonne histoire, racontée avec une touche humaine authentique, restera toujours quelque chose que l'intelligence artificielle aura le plus grand mal à reproduire. L'avenir appartient donc à ceux qui sauront marier cette authenticité journalistique avec les nouveaux formats de distribution.















